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Normalement, quand j’analyse un manga, je m’intéresse plutôt aux côtés visuels : dessin, vignette, découpage, mise en page, espace inter-iconique, etc. Comme le but de mon blog est de mettre à la disposition de tous des outils permettant d’analyser le manga (et d’autres formes d’art visuel séquentiel comme la BD franco-belge ou le comic américain) sans se préoccuper des différences de langue ou de culture, mon analyse se concentre essentiellement sur les éléments visuels qui composent le manga.

Mais, comme je suis japonais et que je ne connais pas très bien la BD franco-belge et le comic américain, il y a toujours des choses qui m’échappent quand je lis une BD, par exemple. Si je suis bien conscient des limites de ma perception, je peux néanmoins voir des choses qui échappent àun lecteur francophone.

Avant d’aborder le sujet de cet article, ce ne serait pas inutile de se poser une question fondamentale : quels sont les composants les plus basiques de la bande dessinée ?

Je réponds : image et texte. On ne peut pas concevoir une bande dessinée sans image. Et peut-être peut-on se passer de texte, mais cela reste un cas particulier et concevoir une bande dessinée de cette façon n’est qu’un procédé pour échapper de la norme. Dans notre conscience, la présence de texte dans la bande dessinée est une évidence, et une BD sans texte sera forcément quelque chose d’expérimental.

J’insiste ainsi sur l’importance de texte dans la bande dessinée. Et maintenant, pourquoi ne pas s’intéresser au texte dans cet art visuel séquentiel ?

J’en viens ici à la nature de langage, pour aborder la question du texte dans le manga, à travers quatre exemples, tous traduits en français : Gen d’Hiroshima, Le pays des cerisiers, Barakamon et Kids on the slope. Ces quatre manga ont un point en commun. Les répliques sont écrites en dialecte.

Gen d’Hiroshima de Keiji Nakazawa et Le pays des cerisiers de Fumiyo Kouno sont des manga sur le thème de bombe atomique à Hiroshima. Il y a une différence entre deux oeuvres, Nakazawa est rescapé de Hiroshima et Kouno est née après la guerre. Gen est un récit autobiographique de l’auteur qui a vécu l’enfer au moment du bombardement (et même après) et le récit du Pays des cerisiers commence dix ans après le drame. Mais ces deux auteurs sont nés à Hiroshima et ont choisi d’écrire les répliques dans le dialecte de cette région. Pour assumer « Hiroshima », ces manga devaient être écrits en hiroshima-ben (dialecte de Hiroshima). C’est la preuve de l’engagement de ces deux dessinateurs envers ce qui s’est passé à Hiroshima de 1945 jusqu’à nos jours.

Pour Barakamon et Kids on the slope, ce n’est pas forcément un engagement politique, mais dans ces deux manga, l’emploi de dialecte joue un rôle important. Dans les deux cas, le personnage principal est un tokyoïte qui vient s’installer à Kyushu (à l’ouest du Japon), plus exactement sur les îles de Gotô pour Barakamon et à Sasebo pour Kids on the slope, deux lieux situés dans la préfecture de Nagasaki. C’est la rencontre de la culture de Tokyo et de Kyushu, et dans cette rencontre l’emploi de dialecte par les gens de Nagasaki met en accent sur la différence entre Tokyo et la campagne.

Et il ne faut pas oublier l’effet exotique que cela produit pour un lecteur (japonais) qui n’est pas d’origine de cette région. Le dialecte accroît le charme du manga si le récit est bien construit et que sonutilisation n’est pas excessive. D’ailleurs Barakamon est un mot dialectal de Gotô, qui désigne « quelqu’un de plein d’énergie». Il faut mentionner aussi que ces deux dessinatrices, Satsuki Yoshino et Yuki Kodama,  sont nées chacune à l'endroit où se déroule le récit, et que l’auteur de Barakamon, Yoshino, habite toujours dans son île natale.

La version française de ces quatre manga n’a pas gardé ces nuances liées à l’utilisation de dialecte dans la version originale. Mais vous pourrez apprécier ces quatre manga sans cela. Ne m’accusez donc pas de chauvinisme. Je ne prétends pas que je comprends mieux le manga que les Français parce que je suis japonais. Je suis bien conscient aussi que ce genre de nuance est très difficile à reproduire dans la langue française, et le choix du traducteur d’éliminer cette nuance dans la version française est tout à fait compréhensible. Je voulais simplement vous montrer ce que la perception de ces différences linguistiques pouvaient apporter à l’analyse d’un manga. Je considère que le choix de la campagne pour le déroulement des récits et l’emploi de dialecte n’est pas anodin, et que cette couleur locale joue un rôle important pour la construction de ces quatre oeuvres.